Être autre

Convier à une rencontre avec l'Être-Juif, rendre compte de sa singularité telle que conceptualisée par l'enseignement juif, voilà l'intention de ce présent ouvrage. Peuple au caractère « métaphysique » avec le messianisme comme vecteur, appelé à participer à l'accomplissement de l'idéal messianique dont il est porteur, c'est cette vocation là - assumée ou pas - qui définit le peuple Juif. C'est à la lumière de ce postulat que l'auteur aborde les sujets tels que l'antisémitisme, la Torah et ses lois, le masculin et le féminin dans l'enseignement juif, Être Autre face à l'impératif de la tolérance, Israël enfin, autant de thèmes qui mettent en exergue l'amplitude et le retentissement du facteur messianique dans le constitutif de l'identité juive. Car, en définitive, c'est cette factualité qui octroie une intelligibilité aux improbables méandres de l'Histoire qui tiennent lieu de la destinée juive.

Le mot de l’éditeur

Le monde dans lequel nous a fait entrer le 11 septembre 2001 pour plusieurs décennies se caractérise par une déchirure qui ne cesse croître. Elle oppose les deux faces d’un paradoxe dont nous ne voyons pas encore la limite à l’horizon.

 

La première de ces faces est celle d’une affirmation du fait religieux dont la violence délibérément dénuée de retenue nous renvoie vers des temps de plus en plus reculés de l’histoire humaine, par le biais d’une barbarie toujours plus choquante. Cette violence est certes monopolisée par certains plus que par d’autres. Il n’empêche, c’est l’ensemble des représentants et portes parole du fait religieux qui se retrouvent, face à ceux qui dans nos sociétés n’en sont pas, dans une posture de dialogue perçue comme ultra violente.

 

La seconde face est celle d’une restructuration toujours plus nihiliste d’une société entièrement dominée par le progrès technologique et son affirmation absolutiste (« …en théorie, tout est possible… ») jusqu’à traiter aujourd'hui avec le plus grand sérieux d’un homme « amplifié » qui deviendrait immortel. C’est en tout cas l’un des prochains défis qu’ont lancé à l’humanité, les leaders de la révolution des technologies de l’information. Des hommes qui ont prouvé leur capacité à bouleverser nos vies et nos sociétés en quelques années. 

 

Il suffit de mesurer la place que prennent dans nos médias les représentations de ces deux faces pour comprendre à quel point toute autre forme de recul sur le sens de la vie, son intérêt, sa beauté gratuite, se trouve progressivement laminé, placé « hors-jeux », relégué aux catégories sans intérêt.

 

Dès lors, la petite musique que le judaïsme tente de faire entendre au monde depuis plus de trois mille ans quant au sens universel de la vie, celui d’une création livrée par un Être supérieur à l'humain pour qu’il l’élève, pour le bien commun et sans que celui-ci ne soit gouverné par une conquête perpétuelle, c’est à dire, par la destruction irrémédiable des uns par les autres, cette petite musique devient de moins en moins audible.

 

C’est en cela que la « remise à jour » du logiciel pédagogique d’un judaïsme qui s’appréhende lui-même comme un « messianisme humaniste et universel », au travers de l’ouvrage d’Henri Infeld, apparaît à un moment particulièrement pertinent. La vision « Maharalienne » qu’il déploie et reformule, quant au sens de la vie à développer par une pratique emprunte d’aspirations messianiques, pacifiques et tournées vers l’Autre, pourra apporter une bouffée d’air frais à nombre de lecteurs.

 

Porté par des sources bibliographiques aussi riches qu’à son habitude, l’auteur nous replace dans un monde où l’homme est premier, non au sens individualiste mais comme finalité collective, comme responsable et bénéficiaire tout en même temps. Un monde où Dieu n’est pas synonyme de brutalité, mais de vis-à-vis qui permet aux hommes de se relier, en se projetant au-delà de chaque individu, tout en offrant à chacun l’espoir d’un bonheur authentique, personnel et partagé.

 

Ce livre est écrit comme une étude, un enseignement que l’on suivrait dans le temps. Et c’est ainsi qu’il doit être abordé. Le foisonnement extraordinaire de références toujours justes et cohérentes, fonde une démonstration irréprochable mais pas toujours simple d’accès. S’il s’adresse à tous publics, ce travail exige une lecture patiente, qui ne peut être la simple distraction d’une nuit. Le grand écart entre les siècles, les millénaires et leurs organisations mentales, y est permanent. L’interprétation ne peut donc jamais être littérale est rapide. Elle demande du temps et de la maturation.

 

J’ai connu Henri Infeld il y a 28 ans, alors que, travaillant dans l’industrie diamantaire, le jeune érudit de l’époque rédigeait son premier ouvrage sur l’un des tous premiers modèles de PC portable (alors, objet magique), entre deux tris de pierres précieuses brutes.

 

Au cours de ces presque trente ans, je l’ai vu devenir pas à pas, l’auteur prolifique qu’il est aujourd’hui, à l’érudition exponentielle et à la plume toujours plus fine, en français d’abord, puis en hébreu, maintes fois édité par l’un des plus nobles éditeurs contemporains du monde talmudique et de la pensée juive, le Mossad Harav Kook de Jérusalem.

 

Sa démarche vise ici à équiper ceux qui, juifs ou non juifs, croyants ou non, confrontent la différence cultivée par les juifs depuis tant de siècles face à leurs semblables, aux deux tendances qui emportent à présent le mouvement du monde : l’ultra violence, au nom d’une religion, et l’ultra nihilisme, au nom d’une souveraineté technologique absolue.

 

Plus qu’une religion de tolérance, le judaïsme est, fondamentalement, un chemin de questionnement, de l’autre, certes, mais de soi avant tout.

 

Le messianisme auquel il adhère n’est pas un rêve de conquête de l’autre, sous quelque forme que ce soit. Seulement celui d’une clarté absolue qui, partagée par tous les hommes, pourrait permettre au sens et à l’amour de triompher.

 

La pratique qu’il recommande ne souffre pas de dichotomie entre la tête et les jambes, entre la théorie et la mise en œuvre. L’intégrité qu’il inculte vise à ce que chaque membre du corps exprime ce que relayent l’esprit et le cœur, en le transformant en vie, selon un code modeste et transcendant, parce que discipliné.

 

Ainsi, l’« être autre » du judaïsme et des juifs est-il, depuis la nuit des temps, tout le contraire de l’arrogance. Assumé, le destin juif est un sacrifice de soi face à tous les possibles que nous offre le monde, éphémères emballements d’une période infinitésimale à l’échelle de la grande Histoire. Etre autre parce qu’être juif, c’est en fait, tenter de rester soit même comme homme originel.

Préface du grand rabbin Haïm Korsia

Grand rabbin de France, Membre de l'Institut

Au moment de rédiger la préface qu’Henri Infeld a eu l’amabilité de me demander pour son ouvrage « Etre Autre ou la singularité juive », et après m'être immergé dans sa pensée, me revient à l’esprit cette histoire : Un rabbin, après toute une vie au service de sa communauté où il a été unanimement apprécié, décide de se retirer. Le président de la communauté, désolé de ce départ, lance alors un appel à candidatures. Parmi les nombreux dossiers reçus, il décide finalement de retenir celui d’un jeune rabbin, fils du précédent, comptant que les qualités du père se retrouveront chez lui. D’ailleurs le jeune homme et son père le rassurent, en lui disant qu’ils sont semblables.

Or, là où le père procédait lentement, le fils va très vite, là où le père faisait blanc, le fils fait noir, toutes les actions sont inversées. Et, bien que la synagogue ne désemplisse pas, au contraire, le président ne peut s’empêcher d’interroger son jeune rabbin en s’étonnant de ces différences. Et le jeune homme de lui répondre : « Non, nous sommes semblables, nous ne faisons, l’un comme l’autre, que ce qui nous plait. »

Une autre illustration, plus profonde, de cette réalité nous est donnée dans la Genèse : « Dieu créa l’Homme à son image, c’est à l’image même de Dieu qu’il le créa » (Gen, I, 27). Une interprétation littérale de ce texte pourrait nous amener à penser que nous sommes tous identiques. Mais quel ennui, comme l’a dit le poète, entrainerait cette uniformité ! Non, la réalité est que Dieu est unique, et que donc chaque être humain est unique, tout comme Lui. Mais si nous avons conscience d’exister, en tant qu’individus comme en tant que groupes sociaux, ce n’est qu’à travers l’Autre. Autrement dit, je ne peux être moi que si je me reconnais en l’Autre, si j’ai une part de l’Autre en moi. De ce partage naissent la différence, la singularité, l’altérité.

Un Juif ne peut se savoir Juif, ou « singulier » pour reprendre la terminologie d’Henri Infeld, que s’il existe des non Juifs. Ce qui peut paraître une lapalissade est la base même de notre humanité.

Ainsi, il importe d’aller vers l’autre, c’est à dire de chercher la part de l’autre que nous avons en nous, la part de nous qui est en l’autre ; accepter de « mourir un peu », de faire en nous de la place pour ce qui est extérieur, différent. Accepter de voir mourir de vieilles idées qu’on croyait certaines pour admettre le renouveau et aller vers d’autres horizons.

C’est de certitudes que naît l’idolâtrie. Accepter de s’interroger, de sortir de soi c’est, pour transposer le concept de « destruction créatrice » cher à l’économiste Joseph Schumpeter, permettre l’ouverture à d’autres univers, à d’autres connaissances, en un mot, l’enrichissement. Comprendre les autres en acceptant la différence, c’est, en effet, mieux se connaitre soi-même.

C’est pourquoi je suis heureux de saluer le travail d’Henri Infeld, qui présente à ses lecteurs l’Autre qu’est le judaïsme. Il permettra, je l’espère, à un large public de mieux comprendre la richesse du message universel qu’il porte, de mieux appréhender la singularité juive, les principes et les valeurs fondatrices qui guident notre communauté dans l’accomplissement du projet divin.