Henri Infeld

Article 1

Au moment de rédiger la préface qu’Henri Infeld a eu l’amabilité de me demander pour son ouvrage « Etre Autre ou la singularité juive », et après m'être immergé dans sa pensée, me revient à l’esprit cette histoire : Un rabbin, après toute une vie au service de sa communauté où il a été unanimement apprécié, décide de se retirer. Le président de la communauté, désolé de ce départ, lance alors un appel à candidatures. Parmi les nombreux dossiers reçus, il décide finalement de retenir celui d’un jeune rabbin, fils du précédent, comptant que les qualités du père se retrouveront chez lui. D’ailleurs le jeune homme et son père le rassurent, en lui disant qu’ils sont semblables.

Or, là où le père procédait lentement, le fils va très vite, là où le père faisait blanc, le fils fait noir, toutes les actions sont inversées. Et, bien que la synagogue ne désemplisse pas, au contraire, le président ne peut s’empêcher d’interroger son jeune rabbin en s’étonnant de ces différences. Et le jeune homme de lui répondre : « Non, nous sommes semblables, nous ne faisons, l’un comme l’autre, que ce qui nous plait. »

Une autre illustration, plus profonde, de cette réalité nous est donnée dans la Genèse : « Dieu créa l’Homme à son image, c’est à l’image même de Dieu qu’il le créa » (Gen, I, 27). Une interprétation littérale de ce texte pourrait nous amener à penser que nous sommes tous identiques. Mais quel ennui, comme l’a dit le poète, entrainerait cette uniformité ! Non, la réalité est que Dieu est unique, et que donc chaque être humain est unique, tout comme Lui. Mais si nous avons conscience d’exister, en tant qu’individus comme en tant que groupes sociaux, ce n’est qu’à travers l’Autre. Autrement dit, je ne peux être moi que si je me reconnais en l’Autre, si j’ai une part de l’Autre en moi. De ce partage naissent la différence, la singularité, l’altérité.

Un Juif ne peut se savoir Juif, ou « singulier » pour reprendre la terminologie d’Henri Infeld, que s’il existe des non Juifs. Ce qui peut paraître une lapalissade est la base même de notre humanité.

Ainsi, il importe d’aller vers l’autre, c’est à dire de chercher la part de l’autre que nous avons en nous, la part de nous qui est en l’autre ; accepter de « mourir un peu », de faire en nous de la place pour ce qui est extérieur, différent. Accepter de voir mourir de vieilles idées qu’on croyait certaines pour admettre le renouveau et aller vers d’autres horizons.

C’est de certitudes que naît l’idolâtrie. Accepter de s’interroger, de sortir de soi c’est, pour transposer le concept de « destruction créatrice » cher à l’économiste Joseph Schumpeter, permettre l’ouverture à d’autres univers, à d’autres connaissances, en un mot, l’enrichissement. Comprendre les autres en acceptant la différence, c’est, en effet, mieux se connaitre soi-même.

C’est pourquoi je suis heureux de saluer le travail d’Henri Infeld, qui présente à ses lecteurs l’Autre qu’est le judaïsme. Il permettra, je l’espère, à un large public de mieux comprendre la richesse du message universel qu’il porte, de mieux appréhender la singularité juive, les principes et les valeurs fondatrices qui guident notre communauté dans l’accomplissement du projet divin.

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